La magie, où, quand, comment

Depuis toujours hommes et femmes ont bien des caractéristiques communes, mais presque autant de divergences. La magie ne fait pas exception à ce dernier point, elle est au contraire l'une des différences les plus majeures entre les capacités féminines et masculines. Tout le monde vous dira qu'à l'ouest des montagnes de Taacnum, dans le Grand Royaume, seuls les hommes pratiquent la magie, à partir de grimoires, et qu'à l'est ce sont les femmes, les chamans, qui en sont les seules pratiquantes. Eh bien... C'est plus compliqué que cela !

Deux formes de magie

Il est bien difficile pour les Continentaux d'expliquer cette différence. La plupart imaginent qu'elle est due à une décision des dieux, d'autres qu'elle peut être expliquée par la science, bien qu'aucune n'y soit encore parvenu. Quelle qu'en soit la raison, les hommes et les femmes ne peuvent pratiquer la magie de la même façon. Une femme sera incapable de lire un grimoire, un homme ne parviendra jamais à exécuter correctement les rituels chamaniques. Même les femmes les plus érudites, reconnues pour leur grand savoir et leurs lectures les plus ardues, ne peuvent accéder au contenu des grimoires. Lorsqu'elles essayent les symboles et les mots se brouillent, se confondent et semblent danser devant leurs yeux, et si elles persistent dans leur effort elles risquent de tomber dans une profonde léthargie. Quant aux hommes, tenter les rituels accessibles aux femmes risque à tout moment de les faire sombrer dans la folie, et tous leurs gestes n'auront d'autre effet que de brasser de l'air. Bien que de nombreuses femmes aient désiré et tenté d'apprendre à lire des grimoires et que plusieurs hommes se soient essayés à la magie chamanique le résultat est toujours le même. Comme seule une femme peut porter un enfant, seule une femme pourra pratiquer la magie des esprits, et comme seul un homme peut permettre la conception de ce même enfant, seul un homme pourra lire la magie. Pour autant ces deux pratiques, même exécutées par leurs destinataires, ne sont pas sans risques ni conséquences. Ce qui suit va donc vous éclairer sur les risques et conséquences d'une pratique régulière de la magie. a) La magie féminine La marque la plus évidente d'une pratique régulière de la magie chez une femme est la couleur de ses yeux. Quelle qu'elle ait été naturellement, elle tendra de plus en plus vers un bleu intense, lumineux, qui ne peut être confondu avec aucun autre. Il est ainsi évident, même pour le néophyte, de distinguer une chaman expérimentée d'une novice, et encore plus d'une femme n'ayant jamais pratiqué la magie. La vue n'en sera pas changée, ni en bien ni en mal, mais nulle pratiquante ne pourra passer inaperçue. La seconde conséquence, bien plus grave, est l'altération irrémédiable de tout enfant que pourrait porter une femme lors de la pratique de la magie. Elle pourra le rejeter totalement lors d'une fausse couche ou faire naître un être difforme ou même possédé par un esprit malveillant. Rien ne peut soustraire l'enfant à ces conséquences, ni rituels ni médecine, la naissance d'un enfant normal est incompatible avec la pratique de la magie. Enfin les chamans ne peuvent exécuter leurs rituels certains jours de l'année, et pour les plus sensibles certains jours du mois. Cela n'est pas lié à leurs propres fluctuations mais à celles de la nature, à laquelle cette magie est fortement liée. Ce sont des choses qu'elles ressentent lorsqu'elles sont suffisamment expérimentées, ou doivent apprendre de leur formatrice. Si par malheur elles exécutaient leurs rituels lors d'un tel jour ou d'une telle nuit, elles seraient transformées en une de ces bêtes terribles appelées créatures surnaturelles, ou sombreraient dans une telle folie que nul ne pourrait les en tirer. b) La magie masculine Les hommes portent également des marques de leurs pratiques, mais du fait de notre civilisation elles sont généralement invisibles. Au fur et à mesure qu'ils progressent la constellation propre au dieu qu'ils ont choisi se dessine dans leur dos, généralement depuis les omoplates jusqu'aux dernières vertèbres. La régularité d'apparition des étoiles dépend de l'assiduité du mage mais aussi du nombre d'étoiles composant la constellation. Ces points peuvent prendre deux couleurs selon la divinité, bleue comme pour les chamans ou dorée. Comme pour les chamans ces marques ne sont pas douloureuses, ni lors de leur apparition ni lorsqu'elles s'intensifient pendant la pratique de la magie, mais si le mage devient parjure chaque point acquis le brûlera jusqu'à disparaître en laissant une cicatrice. Une pratique régulière de la magie rendra un homme stérile. Cependant une période d'abstinence suffisamment longue en terme de magie pourra lui rendre ses facultés de reproduction, si elle est accompagnée de prières à son dieu. Ne puisant pas ses forces dans la nature et les esprits mais dans le mage lui-même et dans son grimoire, la magie masculine absorbe l'énergie contenue dans le corps et l'objet. Un mage affaibli risque donc de périr en tentant d'utiliser un sort au dessus de ses forces, ou de devenir une coquille vide, un corps sans âme. De même une utilisation trop régulière de la magie épuisera d'abord les forces contenues dans le livre puis consumera celles du mage. Les pages s'effaceront alors, et leur contenu ne pourra réapparaître qu'après une longue période d'abstinence magique et de prières. Enfin, contrairement aux chamans, les mages sont incapables d'apprendre toute la complexité d'un sort, si bien qu'aucun ne pourra jamais se passer de son grimoire. Il est communément admis que chaque dieu inscrit dans les formules magiques propres à son livre un code que nul esprit humain ne peut déchiffrer, et qui sera naturellement déverrouillé à la lecture.

L'évolution des mœurs

Il y a bien longtemps, alors que les Hommes n'étaient que des tribus éparses ne connaissant pas l'écriture, la magie leur était interdite car les dieux ne les jugeaient pas encore prêts. Puis ils apprirent, d'eux-mêmes et des autres peuples, et Oséphon comme Azanea et d'autres dieux les pensèrent aptes à recevoir ce don. Pour tempérer les hommes, trop violents par les armes à son goût, Azanea imposa que seule la lecture des symboles, une activité demandant calme et concentration, leur soit possible. Pour encourager les femmes à agir plutôt qu'à êtres dociles, elle leur donna une forme active, leur permettant de puiser dans la nature et les esprits dont elle les sentait plus proches. Bien sûr, ne voulant que les Hommes, qu'elle jugeait alors trop orgueilleux, agissent sans limites, elle imposa des contraintes, que La Conteuse l'aida à équilibrer entre hommes et femmes, et qu'Oséphon approuva. Au début la magie féminine dominait largement. Elle était rapidement accessible, pouvait se pratiquer sans matériel et les jours où elle ne pouvait être utilisée semblaient identiques pour toutes les tribus. Les femmes encourageaient cette façon de penser, trouvant là un bon moyen de devenir influentes dans une civilisation encore très dominée par les hommes. Bien sûr elle demandait un grand sacrifice au yeux de la plupart des femmes, ne pouvoir donner la vie, mais certaines y consentaient sans mal, ne se sentant pas l'âme d'une mère, et d'autres choisissaient l'adoption pour pouvoir pratiquer librement tout en recevant l'affection d'un enfant. Les hommes, peu enclins alors à se choisir un unique dieu, encore très craintifs face aux Gardiens, ne trouvant pas d'intérêt à pratiquer la magie si une femme pouvait le faire à leur place et accordant une grande importance à produire des héritiers, se satisfaisaient parfaitement de cette situation. Puis la Confrérie d'Ystentrigues naquit et se développa. Et avec elle le parcours pour devenir mage fut balisé, officialisé, reconnu. Se consacrer à un unique dieu tout en continuant à respecter les autres, à croire en eux tout en privilégiant le culte d'un seul, devint non pas un risque de se priver de l'appui des autres mais une chance d'être mieux considéré et protégé par celui qui serait choisi. Le nombre de mages augmenta lentement, jusqu'à ce que mages et chamans s'équilibrent. Les femmes s'inquiétèrent de ce revirement, craignant de perdre la suprématie qu'elles avaient chèrement acquise, mais elles ne purent pour autant l'enrayer, plus la Confrérie s'étendait moins les hommes craignaient de devenir mages. Cette période d'équilibre dura plusieurs siècles, puis la séparation des Hommes en deux parties distinctes fut de plus en plus évidente avec l'expansion de la civilisation à l'ouest des montagnes de Taacnum. Ils se structurèrent davantage en villes et villages, attachèrent plus d'importance aux sciences, aux arts complexes et à toutes les formes de littérature, tandis qu'à l'est les tribus se détachaient naturellement de ce modèle en choisissant la voie de la terre et des cieux, préférant garder ce rapport primaire à la nature, se préserver tels que les dieux les avaient créés. La lecture devint chez les Hommes de l'ouest un raffinement prisé, une preuve d'intelligence et de civilité, tandis que chez les Ouulakchoukans elle était de plus en plus méprisée, considérée comme une perte de temps. De même se consacrer à un seul dieu et entrer dans la Confrérie fut rapidement pour les Hommes de l'ouest une consécration de la ferveur religieuse, tandis qu'à l'est cela était considéré comme un manque de respect envers les autres dieux. Ce clivage favorisa donc très naturellement l'expansion des mages à l'ouest des montagnes de Taacnum, et des chamans à l'est. Environ deux siècles plus tard une radicalisation commença à s'instaurer, faisant disparaître les chamans des trois royaumes et les mages des Terres Oubliées. Les rituels exécutés par les femmes étaient jugés indignes d'une personne civilisée, l'absence du choix nécessaire d'un seul dieu était considérée comme un manque de ferveur et ne correspondait pas à la volonté de la Confrérie d'Ystentrigues de faire de chacun de ses membres le fidèle d'un seul dieu, en dehors de son Grand Mage dévoué à tous et abandonnant avec sa charge l'idée d'user de magie sans que les dieux ne le lui ordonnent expressément. Des femmes de lettres et de science appuyèrent d'ailleurs la Confrérie lorsqu'elle décida de faire officiellement cesser tout enseignement de la pratique magique aux femmes, d'autant plus qu'en échange les femmes obtiendraient la mainmise sur la grande majorité des lieux religieux. Du côté des Ouulakchoukans les mages étaient raillés, leur virilité était remise en question et plus personne n'accepta d'en former, ni de se consacrer à un seul dieu. Suite à cela une période bien sombre entacha les trois royaumes. Ne pouvant plus prétendre faire partie de la Confrérie les chamans eurent interdiction de pratiquer leur magie sous peine d'enfermement, et de l'enseigner sous peine d'être exécutées pour le crime d'avoir dévoyé une femme et d'avoir risqué la vie d'enfants à naître. Nombre de pratiquantes fuirent les villes pour préserver leur droit d'utiliser le don d'Azanea, la plupart furent prises en chasse et massacrées. Cela dura une cinquantaine d'années, puis un autre Grand Mage prit la tête de la Confrérie et apaisa les esprits. Il déclara qu'à condition de vivre à l'écart et de ne jamais enseigner son savoir une chaman ne devrait pas être poursuivie ni châtiée tant qu'elle n'offenserait pas les dieux au nom desquels elle agissait ni ne bafouerait les lois des terres qu'elle foulait. Méfiantes, les dernières chamans des royaumes se terrèrent encore quelques années, puis commencèrent à accepter certaines offrandes en échange de rituels. Pourtant, aujourd'hui encore, nul ne peut prétendre savoir où se trouvent leurs retraites. Parfois, lorsqu'une personne désire ardemment les rejoindre, elles envoient un membre de leur communauté la tester, et si les tests sont concluants la conduisent à elles. L'enseignement reste interdit dans les trois royaumes et toute femme en âge de procréer sera généralement chassée par la population si on décèle en elle l'utilisation de la magie. Les vieilles femmes peuvent au contraire être respectées localement en même temps que craintes, même si jamais personne ne l'avouera devant un membre de la Confrérie. Nul ne peut avoir d'absolue certitude à ce sujet mais on dit qu'il existe deux communautés de chamans en Valonie, une seule en Occinaru et deux autres en Hérial. Certains disent que ces communautés ne restent jamais plus de six mois au même endroit, d'autres qu'elles ont des galeries souterraines. Ce qui est sûr c'est que ce sont de petits groupes, assez petits pour ne laisser que peu de traces de leur passage, on estime le nombre de chamans à cinq ou six par communauté. En conclusion nous retiendrons donc que si la magie existe bien chez les femmes comme chez les hommes ses formes et contraintes sont bien différentes, ainsi que l'acceptation selon le côté des montagnes de Taacnum duquel on se trouve. Dans les trois royaumes les rares chamans se cachent et les hommes exercent sous le contrôle de la Confrérie, dans les Terres Oubliées elles sont très respectées et les mages ne peuvent prétendre trouver leur place dans une tribu.

Mis à jour le 03/12/17 à 12h14